Quelques bonnes raisons de quitter le milieu académique

Voici un billet que j’aurai mis beaucoup de temps à proposer. Beaucoup de temps car je ne voulais pas écrire un tel billet trop rapidement après ma mise en disponibilité. En effet, le temps aurait éventuellement pu faire évoluer mon point de vue sur le milieu académique. Au final, ce n’est pas le cas. Je souhaitais également attendre que mon dernier thésard soutienne, principalement pour éviter qu’il n’entende des commentaires stressants pour lui sur son directeur de thèse.

Pour rappel, je suis en disponibilité depuis le 1er septembre 2014, après 2 ans comme Professeur des Universités à la fac de Caen, 5 ans comme MCF à l’Université Paris-Sud, 1 an de « postdoc » à l’X, 2 ans comme enseignant-chercheur à l’EPITA, 1 an comme ATER à Paris 7 et 3 ans de thèse à Paris-Sud.

Depuis mon départ en 2014, j’ai eu de nombreuses occasions de rencontrer d’anciens collègues. On me pose beaucoup de questions, et je vois bien qu’implicitement la seule cause admise pour le départ du milieu académique est financière. L’argent, grand fantasme : si on part c’est pour gagner plus ^^. En fait ça n’a pas été mon cas. C’est pour cela que j’écris ce billet, afin de présenter quelques bonnes raisons pour quitter le milieu académique, ces raisons assemblées m’ont poussé à partir. Et maintenant, même si je peux dire que du point de vue financier je suis sans doute gagnant, c’est plus un effet du gain de productivité qu’on peut avoir dans une structure plus souple que de la richesse supposée du milieu privé.

Enfin, je parle ici du milieu académique (principalement universitaire) mais certains des points que j’évoque sont directement transposables dans d’autres fonctions publiques (parfois même en pire, comme par exemple lorsque qu’en plus d’un appareil administratif fort on se retrouve avec les désirs d’un élu tout puissant).

Voici donc quelques bonnes raisons pour quitter le milieu académique, sans hiérarchie particulière :

  • Il n’y a plus de définition claire des missions de l’enseignant-chercheur
    C’est le point le plus évident, et sans doute celui sur lequel tout le monde est d’accord. Il est désormais quasiment impossible de définir clairement quelles sont les missions réelles de l’enseignant-chercheur : l’enseignement et la recherche, c’est très clair. Mais est-ce que gérer les emplois du temps et les salles fait partie de l’enseignement ? Est-ce que gérer les contrats des vacataires est une mission pour un responsable pédagogique (plutôt qu’une mission des RH) ? Est-ce que la recherche de contrat fait partie de la recherche ? Est-ce que la gestion des bureaux, des fournitures, des capsules à café, des périodiques à la bibliothèque, fait partie du job ? Bref, vous l’aurez compris on demande de plus en plus aux seuls personnels qu’on ne peut pas « dégraisser », pour faire des économies, sans doute au prix d’un futur bien noir pour la qualité de la science française.
  • La fonction support perturbe désormais les missions légitimes
    La fonction support, c’est l’ensemble des personnes qui sont en théorie là pour servir la mission en délestant les enseignants-chercheurs de ce qui n’est pas tout à fait leur métier, mais qui est nécessaire à ce métier. Dans la fonction support il y a donc les différents secrétariat (pédagogique, labo, etc.), les administrateurs systèmes, les techniciens, les RH, la compta, etc.
    Soyons clairs : de nos jours, dans la plupart des facs c’est la fonction support qui de fait dirige la boutique avec des contraintes de plus en plus ubuesques. Savez-vous par exemple que dans certains labos d’informatique on ne peut pas être root sur sa machine, et que l’administration système n’hésite pas à discuter les choix techniques des chercheurs ? Que certaines administrations exigent des documents en couleur en plusieurs exemplaires manuscrits identiques pour lancer des remboursements ?
    Plus récemment une responsable d’un bureau des thèses voulait m’expliquer ce qu’est un directeur de thèse, inutile de dire que l’explication a plutôt été dans l’autre sens, pour recadrer la personne…
  • L’administration toute puissante a perdu de vue les êtres humains
    C’est un corollaire direct du problème précédent : les personnels support amers et désabusés (à raison) appliquent les règles sans faire de sentiments, au risque de pénaliser tout le monde, de stresser les étudiants, etc. Par exemple, que penser d’une fac qui interdit à une personne d’apparaître comme encadrant officiel d’une thèse, car « il fallait demander avant monsieur », et ce même si cette personne a contribué à tous les articles du thésard et l’a encadré de très près ?
  • Le système est dysfonctionnel par nature
    La nouvelle mode de la fonction publique c’est l’objectivisation (= le bean counting), par exemple on comptant le nombre de publications, le nombre d’étudiants dans un diplôme, le nombre de jurys, de séminaires, etc. Cette objectivisation vient du fantasme de « on va faire comme dans le privé » (ce qui montre à quel point la fonction publique ne connait pas le secteur privé d’ailleurs).
    Le problème de cette objectivisation, au delà de sa bêtise intrinsèque, est qu’une mesure de performance sans punition ni récompense possibles ne sert à rien d’autre qu’à créer du stress et de l’humiliation (car le seul moyen de punir est de mettre les personnes moins performantes au pilori en public).
  • Le manque de moyens récurrents
    Pas grand chose à dire là dessus, il n’y a plus d’argent pour les choses importantes comme par exemple les voyages en conférences (il n’est pas rare d’être de sa poche dans les facs « de province »), ou le matériel (sans contrats de recherche difficile d’avoir une machine de bureau ou un ordinateur portable performant à certains endroits).
  • Les surcoûts : un gaspillage permanent
    Mais en parallèle de ce manque de moyens, il y a un gaspillage permanent. Ce gaspillage est dû aux rackets de certains fournisseurs qui profitent des règles des marchés pour vendre plus cher des choses qu’on pourrait avoir moins cher ailleurs (très visible sur le matériel informatique par exemple). Mais la plus grosse source de gaspillage est sur les aspects humains : une réunion d’une heure avec 10 personnes de niveau MCF moyen, ça coûte quasiment 300 euros. Combien d’heures passez-vous dans des réunions inutiles ? Vous pouvez faire le calcul de l’argent perdu POUR la société facilement…

En plus de ces raisons avec lesquelles quelqu’un de très motivé peut sans doute composer, il y  des points beaucoup plus graves.

  • Les petits chefs
    Plus le système se dégrade plus certaines personnes vont essayer d’avoir des places de « pouvoir » (pour ce que ça vaut dans le milieu académique, où en fait il n’y a pas de vrai pouvoir) pour avoir la main sur les ressources ou être plus tranquilles. Une fois ces personnes en place, elles vont être au choix tyranniques, ou magouiller dur, ou faire payer à d’autres des offenses souvent imaginaires. Bien évidemment il n’y a pas que des petits chefs, mais soyons francs il y en a, chez les collègues, mais aussi dans le personnel administratif, ce qui entraine des souffrances au travail qui ont parfois des effets dramatiques sur les personnes.
  • Le manque de vision cohérente
    Aujourd’hui, il est très rare de rencontrer des visionnaires parmi les scientifiques. En effet, le bean couting favorise plutôt les aspects techniques, le micro-management et la recherche incrémentale, et donc les personnes avec une vision se taisent ou partent. Au niveau des directions de laboratoires les chefs vont se placer en gestionnaire d’une mosaïque de sujets, certains importants d’autres complètement has-been, mais personne n’aura le courage de « forcer » une vision cohérente sur le long terme. On attend toujours l’émergence d’une génération de chercheurs charismatiques que les autres suivront aveuglément, pour l’amélioration de la société (que ça marche ou pas c’est un autre sujet).
  • La pauvreté intellectuelle
    Histoire de continuer à ne pas me faire d’ami, je pose une question simple : vous qui êtes enseignant-chercheur et qui me lisez, combien avez vous lu de livres de pédagogie ? de livres sur la société, et sur sa relation à la technologie et la science ? sur les usages sociologiques de votre discipline ? sur l’éthique ? ou même plus simplement sur les autres sciences ? Il y a de moins en moins de réflexivité et de curiosité intellectuelle dans les facs, et ça va finir par se voir et avoir un impact.

    • La résignation
      Mon dernier point, celui qui m’a littéralement fait fuir : l’acceptation de la proximité de la mort du milieu académique français. Il est pour moi inacceptable d’accompagner un système à sa mort en croyant que c’est le seul moyen de le sauver (combien pensent que faire de l’admin « c’est normal » et que les choses vont s’arranger un jour ?).

Voilà donc une liste bien noire et que j’assume pleinement. Mais est-ce que tout cela est l’apanage de l’ESR, voire de la fonction publique ? Pour certains points oui, mais pour d’autres clairement non. La différence, c’est que les coûts indus sont ici supportés par la société, c’est-à-dire nous, la collectivité. Alors que dans le privé ce n’est pas le cas.

En revanche dans le public comme dans le privé, les travailleurs sont libres d’aller voir ailleurs, mais ce n’est pas toujours si facile que ça, loin de là, et même pour certains postes/métiers c’est en réalité impossible (il y a par exemple des postes dans la fonction publique qui n’existent nul part ailleurs, ce qui est d’ailleurs édifiant en tant que tel). Cela demande aussi un certain courage, voire une certaine absence de conscience du risque. Mais bon, quand on aura 90 ans et qu’on se retournera sur sa vie, qu’est ce qu’on veut voir ? Moi j’ai choisi.

Au final, pourquoi est-ce que je suis parti ? pour tout ça, mais surtout pour les 4 derniers points. Tous les autres sont pénibles et déprimants mais supportables si les gens travaillent ensemble « for the greater good ».

Voilà, vous êtes maintenant libres de commenter abondamment, dans la courtoisie de préférence.

22 commentaires on "Quelques bonnes raisons de quitter le milieu académique"

  • FredL says

    Le point sur la pauvreté intellectuelle (et socio-culturelle) m’a toujours effaré parmi la plupart des thésards / jeunes chercheurs de ma génération, sensé représenter l’élite scientifique. Pour des soucis de rentabilité, tout est aussi fait pour qu’ils restent la tête dans le guidon, qu’ils avalent un maximum de couleuvres sans moufter. De bons petits soldats au service des mandarins qui font la pluie et le beau temps en terme de postes et/ou de financements. Une fois recrutés, ce n’est pas ceux-là qui font la majorité des meilleurs chercheurs et qui vont innover. Les plus brillants que j’ai croisés étaient justement des gens au caractère bien affirmé, curieux de tout ce qui les entourait. Ils le sont encore aujourd’hui. Quant aux autres, ils pourraient faire de parfaits attachés parlementaires pour député sarthois.
    Il y a encore bien d’autres choses à dire, comme la course à la publication (merci Shangaï) qui réduisent et charcutent les champs d’investigation à ce qui fera de « bonnes » lignes éditoriales dans les revues à gros « impact factor », quitte faire les pires saloperies (vu : trafic de résultats, vol de matériel, association avec les services secrets d’une dictature ou des traficants) … sans oublier le racket des grosses éditions scientifiques (Elsevier et consort…).

  • Jean-Michel de SOUSA says

    Sylvain tu es et resteras magnifique à mes yeux !

    J’écris cette ligne la larme à l’œil, je suis très honoré et fier à la fois d’avoir eu la très grande chance de partager de vrais moments avec toi.

    Merci, à bientôt et bravo pour ta conviction.

    Jean-Mi

    PS : petite coquille, il manque le à « il y des »
    « En plus de ces raisons avec lesquelles quelqu’un de très motivé peut sans doute composer, il y des points beaucoup plus graves. »

  • Perrine says

    Malgré des champs de recherche novateurs et une approche appréciée, malgré une thèse bien reçue, j’ai quitté le monde de la recherche peu après sa soutenance. À vous lire, je ne le regrette pas. J’avais des soucis de santé incompatibles avec ce que le monde de la recherche est devenu. J’ai tenté de faire avec, cela m’a valu des remarques acerbes d’un petit chef au moment de demander une dispense (avec le soutien de mon directeur de thèse). Trop d’amis autour de moi ont soutenu puis ont coupé les ponts avec le milieu académique, alors que leurs recherches étaient remarquées. Les amies qui ont voulu et eu un ou plusieurs enfants ont toutes mis les voiles après la soutenance. De manière plus générale, le marche ou crève a dégoûté beaucoup de chercheurs débutants de poursuivre une carrière dans la recherche. Mais il paraît que c’était comme ça, qu’il fallait s’adapter et ne pas faire de vagues, sinon, c’est qu’on était des tire-au-flancs.

  • Albireo says

    Ne pourrait-on pas rajouter comme raison supplémentaire (et un peu contradictoire) le simple fait qu’il faille apparemment trouver des raisons autres que « j’en ai envie »… ?

    Quand quelqu’un quitte le milieu universitaire (que ce soit après 1 an, 3 ans ou 15 ans), les réactions semblent toujours très disproportionnées — et on entend trop souvent le mot « abandonner » à la place de « quitter ». Même si la difficulté à y faire des aller-retours y est peut-être pour quelque chose, c’est assez désagréable que ce soit considéré comme un forfait, voire une trahison, plus que comme un simple choix professionnel et/ou personnel (ou même financier, pourquoi pas). Encore un effet néfaste d’y voir un sacerdoce ou une récompense plutôt qu’un métier.

    Un des points cependant me chiffonne, le manque de chercheurs « visionnaires »: y en a-t-il vraiment jamais eu beaucoup plus, ou est-ce un simple effet de masse et de recul ? Et finalement, est-il vraiment nécessaire qu’un labo fonctionne sur une grande vision cohérente plutôt que sur un fourmillement de « petites » idées ?

    • Sylvain says

      Je ne sais pas vraiment répondre à la question sur les chercheurs visionnaires. J’ai l’impression d’en avoir vu plus au début de ma carrière, mais c’est peut-être un effet de l’admiration du nouvel entrant face aux « vieux sages »…
      Sinon, moi plein de petites visions ou une grande vision, je signe du moemnt qu’il y a une vision 😉

  • Emmanuel V. says

    Bonjour Sylvain,

    merci pour ce billet qui évoque pertinemment les côtés désagréables de la condition d’enseignant-chercheur.

    Il serait intéressant de creuser les différences entre les « petits » centres universitaires (villes moyennes de province) et ceux des villes.

    En tant que professeur parisien, j’apprécie mon métier: l’immense liberté qu’il me donne, assister à des séminaires intéressants chaque semaine (on a l’embarras du choix à Paris), échanger avec des collègues (souvent d’autres universités ou pays: nous, les frontières entre PRES, ComUE et autres technostructures, on s’en fiche), monter des projets avec des entreprises marrantes, etc.

    C’est quand même un super métier, malgré la dégradation continue du contexte que tu évoques bien, et j’essaie de le conseiller aux jeunes (mais dans nos domaines, rare sont ceux de bon niveau qui choisissent encore l’université, et c’est bien inquiétant).

    Meilleures Salutations !
    Emmanuel

    • Sylvain says

      J’ai fait un medley des points importants, mais bien sûr chaque endroit à ses spécificités. Et très clairement j’ai été dans des endroits agréables également, avec plus de moyens notamment (on peut facilement deviner lesquels^^).

      A bientôt (dans un jury ?)
      S.

  • CMD says

    Bonjour, pourquoi, après ce bilan en effet très noir, rester en disponibilité et ne pas démissionner ? Qui vous remplace, et avec quel statut ? Merci

    • Sylvain says

      Tout d’abord comme je l’ai dit sur Twitter pour la même question :
      – Je fais ce bilan alors que j’ai pris une dispo il y a 2 ans et 7 mois, dispositif qui permet de prendre un peu l’air et je ne me sens pas coupable de l’utiliser, car il est fait exactement pour le cas de figure que j’étais à ce moment là (et une dispo c’est 3 ans).
      – Pourquoi ne pas démissionner ? la réponse parait assez clair non ? parce qu’il faut vivre et qu’en cas de coup dur mieux vaut revenir dans un boulot où la situation n’est pas idéale mais qui permet de se nourrir ? Je crois que beaucoup de gens sont malheureux au boulot et que si on peux il faut l’éviter, mais il faut vivre d’abord…
      – Que me remplace et quel statut ? a vrai dire ça ne me regarde pas vu que je ne suis plus dans le coup et que les RH de la fac ne viennent pas me demander conseil. Mais je sais ce qu’il en est et soyez sans crainte, ce n’est pas un précaire et je n’en dirais pas plus en public (si vous voulez savoir il faut m’envoyer un mail en vous identifiant en tant que personne).

  • Sylvain says

    merci à tous pour vos commentaires. Pour vous faire un retour « amusant » : aujourd’hui beaucoup de personnes qui bossent de près ou de loin dans l’ESR ont lu ce billet, et j’ai eu beaucoup de réactions (en privé ou en public). Il y a tous les avis, mais un trend général se dessine.
    En effet, les lecteurs jeunes dans la carrière (jeunes docteurs pas en poste, précaires de la recherche et jeunes MCFs) sont plutôt négatifs sur ma prose. Toutes sortes de raisons sont évoqués, et pour moi elles montrent toutes la fougue et l’espoir de ceux qui arrivent, et je vois ça comme une chose positive. Puis il y a très clairement un autre groupe : des personnes qui sont dans l’ESR depuis 10 ou 15 ans, et qui vont d’une grande bienveillance sur mes écrits à un accord total (certains sont d’ailleurs bien plus négatifs que moi sur la situation).
    Enfin, il y a un troisième groupe : des personnes qui ont été déçues (voire brisées parfois) par des passages courts ou longs dans le milieu académique, et
    qui sont partis eux aussi.

    • Merci pour cet article. Et je vais un peu aller à l’encontre de ces tendances que vous avez observé : je suis encore doctorant, et à l’issue de ma thèse ma décision est déjà prise de quitter le milieu académique précisément pour les raisons que vous invoquez dans cet article. Soit parce que j’y ai déjà été confronté moi-même, ou alors parce que je vois bien dans quel état sont mes collègues titulaires, et les plaintes qu’ils formulent à propos de la manière dont l’université (au sens large) fonctionne. Ça ne donne absolument pas envie de finir dans leur même état mental d’ici 10 ou 15 ans.

      Le pire est que j’ai eu des prix au cours de ma thèse, et que je bénéficie de bonnes recommandations de la part de chercheurs confirmés (voire même qui font autorité dans leur domaine pour certains). Mais manifestement, constater que vos pairs pensent que vous avez du potentiel ne suffit pas. Je trouve cela bien triste pour l’université française. Mais je ne suis pas (plus ?) dans une optique sacrificielle.

      Encore merci pour cet article.

  • None says

    Cela ne consolera pas les EC qui sont nombreux à partager votre constat, mais quand on travaille côté administratif, on peut aussi désespérer de l’ESR, de ses méthodes de management obsolètes, de l’absence de vision et d’intuition, de la non mise à profit des compétences individuelles, etc. Et être comme vous très tenté par le départ. Au moins, vous les EC, vous avez une certaine liberté d’expression. Quand on est un administratif, considéré comme un pion du système, inutile de vous dire qu’exprimer son ras-le-bol, son désaccord, ou même simplement son incompréhension, est plus que mal vu. Réfléchir, c’est déjà désobéir.

  • Bonsoir,

    Les 30 dernières années de ma vie professionnelle ont été consacrées à l’ESR, comme responsable de services informatiques, du côté des « fonctions support » donc, j’en ai écrit quelques souvenirs, par exemple ici : https://www.laurentbloch.net/MySpip3/Circonstances-attenuantes-pour-la. Je conçois bien que beaucoup d’enseignants-chercheurs aient des griefs contre les gens qui font ce type de métier, je pourrais dire que la réciproque est vraie, et que ce n’est pas par hasard. J’en discutais un jour avec un professeur qui faisait fonction de VP Système d’information d’une université dont j’étais DSI : je déplorais le peu de considération dont nous étions l’objet, les responsabilités qui nous incombaient sans avoir le droit à la parole qui aurait dû en être le corollaire. Il me répondit que eux, les enseignants-chercheurs, devaient supporter la tyrannie de l’administration. Nous avions tous les deux raisons. La division des personnels de l’ESR en castes dignes de l’ancien régime alimente les ressentiments de part et d’autre. Les enseignants-chercheurs sont si mal payés (moins bien que les ingénieurs à cursus comparable) qu’il ne leur reste que leur grade pour garant de leur dignité. Et les personnels techniques ont mille occasions de se venger du dédain avec lequel ils sont souvent considérés. Ce système est structurellement pourri, sans avenir et déjà en plein déclin, comme vous le soulignez. Oui, vous avez eu raison de partir, et si vous voulez revenir à l’université, pas en France. Mes fonctions m’ont permis de découvrir des turpitudes que vous ne pouvez soupçonner, et que je ne peux publier. Cordialement !

  • David says

    Bonjour,

    Merci d’avoir partagé tout cela. J’ai ressenti beaucoup de ces choses-là lors de ma thèse de physique il y a quelques années, et ai choisi un métier d’informaticien puis créateur d’entreprise dans le privé.

    Je me pose une question en particulier depuis des années : pensez-vous qu’une bonne partie de ces problèmes seraient résolus s’il y avait beaucoup moins (mettons deux fois moins) de chercheurs, mais du coup avec un meilleur salaire, plus de moyens et plus de reconnaissance ? Est-ce que cela ne pourrait pas remonter le niveau, permettre d’attirer les gens qui ont une vision, etc ?

    Bon c’est assez impossible à faire, mais si cela l’était, est-ce que vous voyez un problème significatif à cela ?

    • Sylvain says

      Le salaire est, selon moi, un souci surtout sur les premières années, ensuite il y a une progression qui amène à des traitements raisonnables. En revanche plus de moyens cela aurait certainement un impact, et plus de reconnaissance sans doute également.
      Après, est-ce qu’il faut pour cela diminuer le nombre de chercheurs ou enseignants-chercheurs, je suis assez catégorique et je dis non. Si on diminue le nombre de personnes, on va concentrer sur ceux qui restent toutes les tâches incontournables et donc on va encore plus éloigner les chercheurs de leurs missions principales. Par ailleurs, il est très difficile de prédire si un jeune chercheur va être au top ou non 10 ans plus tard et donc prendre moins de monde à l’entrée diminue simplement les chances de faire émerger des personnes exceptionnelles.

      Enfin, un dernier point sur le niveau. A mon sens il n’y a pas de problème de niveau en entrée mais plutôt un problème de confusion de profil. On est de plus en plus dans une optique de recrutement de profil très « technique » (car plus facile à évaluer) et moins « humanistes »(vision en profondeur plutôt qu’en largeur, bref des personnes ultra-spécialisées). Je trouve que c’est un gros problème, une forme de confusion entre le profil de l’ingénieur et celui du chercheur. L’un n’est pas l’autre et réciproquement (ceci est une généralité ;)).

  • Paul says

    Cher Sylvain,

    MCF depuis 8 ans dans une université de province, je partage entièrement votre analyse. Arrivé enthousiaste et fougueux, je suis aujourd’hui totalement écoeuré par tout ce que j’ai pu observer et subir. J’ai renoncé à passer l’HDR et j’envisage des voies alternatives à ce monde académique peuplé de bureaucrates zélés. Je vois en effet autour de moi quantité d’experts qui participent à creuser la tombe universitaire en abandonnant tout esprit critique, quelques intelligences assommées par le néo-management et nombre de fantômes prêts au pires turpitudes pour obtenir quelques miettes de reconnaissance symbolique, ou une prime dérisoire qui les fera courir encore longtemps comme des poulets sans tête.

    L’université n’est plus que l’ombre d’elle-même (cf. l’ouvrage récent de Christophe Granger sur la destruction de l’université française aux éditions La fabrique).

    Merci de votre contribution,

    Bien à vous.

  • optimiste says

    j’admire les gens qui ont votre courage. Vous avez préféré votre liberté de conscience à tout l’aspect symbolique que vous avez décidé d’abandonner (le prestige, l’honneur, la sécurité, stabilité etc). Ce n’est pas tout le monde qui peut faire ça puisqu’en règle général on a tous PEUR de ce que peut nous promettre l’inconnu. C’est un grand sacrifice. Et juste pour ça MERCI.

  • Christine says

    ça fait du bien de lire que je suis pas seule à penser la même chose!
    Mais, ne faudrait-il pas agir?
    Les étudiants que j’ai en enseignement rêve de faire le même métier que moi!
    Ils ont des idées complètement fausses, relayer par les médias et les services communications des universités.
    Est-ce que quelqu’un se soucis vraiment de nos conditions de travail?
    Est-ce que quelqu’un se soucis vraiment de la vie future de nos étudiants?

  • Allouche says

    Comme tu as raison, hélas …
    jean-paul

  • Moulié says

    Faut déjà arrêter de dire « y a pas de souci » alors que nous vivons dans un monde où tout va de travers, un univers où de multiples réunions n’existent que pour faire entériner les dysfonctionnements.
    L’université est tournée sur elle-même et ne veut pas voir ce qui se passe ailleurs et qui est encore pire. Les salariés du privé et du public en arrivent à se suicider sur leurs lieux de travail, chacun vit dans sa bulle où chacun étouffe. Ceux et celles qui espèrent trouver le bonheur dans le privé se trompent, des entreprises publiques ont été privatisées et le bonheur n’a pas été au rendez vous. Pécresse a dit qu’elle ferait une université compétitive, que la meilleure idée arrive la première !

  • Virginie says

    Tout est dit !
    Ravie d’avoir travaillé avec toi.
    À bientôt et merci pour ton mail 🙂

  • Bonjour,

    Vu de plus bas, je partage votre analyse. Je viens du privé, je suis actuellement ingénieur informatique contractuel dans un LABEX de littérature, et je constate en effet que l’organisation n’est pas seulement malade, elle est pathogène. Beaucoup de gens ne vont pas bien. Ils ont sacrifié leur vie au “plus beau métier du monde”, alors il n’ont plus assez de rêve en réserve pour aller voir ailleurs. Ces gens sont pourtant très intelligents, j’apprends beaucoup à leur contact, mais il me semble que la pression fait perdre de vue l’essentiel.

    Que faire ? Avez-vous des propositions concrètes ? Pour mon cas personnel, je ne me fais pas de souci, j’ai raté ma vie depuis longtemps ; mais comme citoyen, je suis inquiet pour la recherche française (quoique pas défaitiste).

    Travaillant dans les sciences humaines, je suis surpris par l’intelligence et la détermination des doctorants. C’est dur pour la génération qui monte, mais le niveau ne baisse pas. Je n’idéalise pas du tout les générations passées, il y a eu bien du gaspillage idéologique. Quant à la génération actuellement au pouvoir, la stratégie gagnante coïncide rarement avec la fermeté intellectuelle. Or, avec la précarité des budgets, il faut justement avoir un projet fort qui sache faire feu de tous bois (et il y en a) ; mais on observe aussi beaucoup d’opportunistes astucieux qui savent trouver les mots pour décrocher les crédits, sans les compétences en gestion humaine pour les faire fructifier. Dans cette situation, la généralisation de votre attitude serait certainement souhaitable pour donner de l’air à un milieu qui sent le renfermé, mais elle aurait d’abord pour effet de faire partir les meilleurs et de laisser la place à ceux qui s’enracinent. De toute façon, ce sera inévitable pour les jeunes. Les sciences humaines ne nécessitant pas trop d’investissements, la recherche indépendante risque de devenir de plus en plus dynamique. Mais je suis plus inquiet pour une discipline comme l’informatique. J’ai entendu plusieurs directeurs constater que leur meilleurs étudiants ne font plus de thèses et partent travailler dans le privé avant d’avoir été éveillé à la recherche. J’espère que vous n’avez pas la même expérience.

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